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L’Iran : entre glaciation politique et printemps arabe Print E-mail
Clément Therme*
Membre associé au Centre d'Analyse et d'Intervention Sociologique (CADIS) de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), Paris.

 

Papiers d'actualité/ Current Affairs in Perspective
Fondation Pierre du Bois
October 2011, No 7/ 2011


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Les demandes dĂ©mocratiques exprimĂ©es lors du printemps iranien de juin 2009 n’ont pas connu de traduction politique tangible dans le systĂšme politique de la RĂ©publique islamique. On assiste mĂȘme Ă  une rĂ©gression des libertĂ©s au sein de la thĂ©ocratie islamiste. Cette contribution vise Ă  identifier les dĂ©fis auxquels sont confrontĂ©es les autoritĂ©s de la RĂ©publique islamique au lendemain de l’échec relatif du printemps iranien mais aussi en consĂ©quence de la nouvelle donne rĂ©gionale consĂ©cutive au printemps arabe qui a, jusqu’à prĂ©sent, conduit Ă  la chute de trois rĂ©gimes autocratiques (Egypte, Tunisie, Libye) et dĂ©stabilisĂ© le rĂ©gime alaouite de Syrie, la dynastie sunnite au pouvoir Ă  BahreĂŻn ainsi que le rĂ©gime du prĂ©sident Saleh au YĂ©men.

En premier lieu, il est Ă  noter que l’influence des rĂ©voltes arabes sur la politique interne iranienne reste relative. En effet, en Iran, Ă  la date du dĂ©clenchement du printemps arabe, l’expression publique et massive de la contestation de l’ordre islamiste exprimĂ©e avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© circonscrite entre la fin de l’annĂ©e 2009 et le dĂ©but de l’annĂ©e 2010. Pourtant, mĂȘme si le rĂ©gime affirme sa confiance face Ă  la reconfiguration rĂ©gionale en cours, il n’en reste pas moins que la perte de lĂ©gitimitĂ© populaire de la thĂ©ocratie islamiste est l’un des acquis du Mouvement vert. Ce Mouvement spontanĂ© a certes permis d’affaiblir la lĂ©gitimitĂ© de la RĂ©publique islamique, avec la mobilisation populaire de la population iranienne contre la manipulation des rĂ©sultats des Ă©lections prĂ©sidentielles de juin 2009 ; pourtant, il n’en reste pas moins qu’en raison notamment de l’ambiguĂŻtĂ© de ses dirigeants politiques, Mir Hossein Moussavi (ancien premier ministre), Mehdi Karroubi (ancien prĂ©sident du majles [parlement]) et Mohammad-Khatami (ancien prĂ©sident), qui ne souhaitaient pas le renversement de la thĂ©ocratie islamique, le Mouvement vert n’a pas eu la capacitĂ© d’imposer une rĂ©forme, mĂȘme limitĂ©e, des institutions de la RĂ©publique islamique.

Sa principale victoire demeure nĂ©anmoins d’avoir dĂ©lĂ©gitimĂ© le processus Ă©lectoral organisĂ© dans le cadre de la RĂ©publique islamique. En effet, aprĂšs juin 2009, est-il encore possible d’organiser des Ă©lections lĂ©gislatives ou prĂ©sidentielles en Iran ? Le sociologue iranien Emad Afrough rĂ©sume ainsi les relations qui prĂ©valent, Ă  la fin de l’étĂ© 2011, entre les Ă©lites politiques et la population :

Il n’existe pas de confiance mutuelle entre les Ă©lites qui veulent dĂ©poser leur candidature et ceux qui veulent voter. Tout semble indiquer leur faible prĂ©sence en raison des Ă©vĂ©nements qui se sont dĂ©roulĂ©s. A moins que l’on dise que rien ne s’est passĂ©, et mĂȘme s’il s’est passĂ© quoi que ce soit, il ne faut pas en parler ! Les Ă©vĂ©nements qui se sont dĂ©roulĂ©s avant, au cours et aprĂšs les Ă©lections prĂ©sidentielles de 2009 doivent ĂȘtre compensĂ©s. Par exemple, des accusations ont Ă©tĂ© portĂ©es sans prĂ©senter aucune preuve, ni d’excuses. [
] Nous ne devons pas nous attendre Ă  des changements importants lors de la neuviĂšme lĂ©gislature, car cela est du ressort de l’élitisme. Par consĂ©quent, quand aucune Ă©lite ne se prĂ©sente, l’élection se limite Ă  un nombre restreint de personnes [
]. Au cours des troubles et des affrontements survenus durant ces derniĂšres annĂ©es, le cĂŽtĂ© dur du rĂ©gime a pris le dessus sur son cĂŽtĂ© clĂ©ment, et malheureusement les anciens conflits entre les diffĂ©rentes factions ainsi que les interprĂ©tations erronĂ©es des Ă©vĂ©nements ont aggravĂ© la situation. L’amnistie accordĂ©e aux prisonniers politiques est un pas positif [
] Cela contribue Ă  consolider la lĂ©gitimitĂ© de la RĂ©publique Islamique, Ă  promouvoir la confiance publique [ayant Ă©tĂ© fragilisĂ©e] et Ă  renforcer l’unitĂ© [
] Ces mesures positives ont fait naĂźtre une lueur d’espoir. (1)

En mĂȘme temps que le Guide amnistie certains membres du courant dĂ©viationniste (les proches d’Ahmadinejad qui sont partisans d’un aggiornamento idĂ©ologique du rĂ©gime vers plus de nationalisme) ou les rĂ©formistes ayant soutenu le mouvement vert de 2009, l’Etat islamiste accroĂźt la rĂ©pression contre les mouvements ethniques qu’il s’agisse des kurdes du PJAK (Parti pour une vie libre au Kurdistan, une Ă©manation du PKK) ou des azĂ©ris protestant contre l’assĂšchement du lac d’Orumiyeh. Enfin, pendant l’étĂ© 2011, la focalisation des autoritĂ©s contre la multiplication des batailles d’eau dĂ©montre une nouvelle fois le dĂ©calage entre les garants de l’ordre moral islamiste et les demandes de libertĂ© de la jeunesse. Pour justifier son puritanisme et son interdiction des batailles d’eau, le pouvoir islamiste les qualifie de « prĂ©texte » pour commettre des « actes immoraux » « contre la charia », en prĂ©cisant que ces batailles d’eau sont « diligentĂ©es depuis l’étranger ».

Ce regain de tensions au sein de la RĂ©publique islamique s’inscrit dans un contexte rĂ©gional oĂč les populations opposent un dĂ©fi de contestation de la dimension autocratique des Etats, sans prĂ©cĂ©dent au Moyen-Orient. Pourtant, la RĂ©publique islamique, malgrĂ© le durcissement du rĂ©gime Ă©voquĂ© ci-dessus, demeure un systĂšme politique plus subtil que la dictature de Ben Ali ou de Moubarak. Cette subtilitĂ© recouvre notamment la capacitĂ© des Ă©lites Ă  maintenir une semi-opposition Ă  l’intĂ©rieur du systĂšme (nezam), malgrĂ© les vagues de purges des anti-rĂ©volutionnaires depuis la rĂ©volution islamique de 1979. En dĂ©pit de cet avantage comparatif du rĂ©gime iranien, force est de constater que, si l’expression publique des mĂ©contentements d’une partie de la population est aujourd’hui contenue, les facteurs dĂ©clencheurs du printemps iranien de juin 2009 demeurent et pourraient, in fine, ressurgir sous la forme d’une contestation massive de l’ordre islamiste ou d’un mouvement non-violent pour les droits civiques et s’inscrivant dans la durĂ©e. AprĂšs l’échec relatif du printemps de 2009, les Ă©lites politiques doivent relever les dĂ©fis suivants :

(a)    Eviter l’implosion avec une exacerbation des querelles politiques internes

Le systĂšme politique a connu une crise de lĂ©gitimitĂ© de plusieurs mois mais en raison d’une organisation efficace et d’une retenue certaine dans l’exercice de la rĂ©pression des contestataires de la thĂ©ocratie islamiste, le Guide et le prĂ©sident sont parvenus, en quelques mois, Ă  juguler l’expression publique des mĂ©contentements, mais, ce retour au calme s’est effectuĂ© au prix d’une fragmentation accrue des Ă©lites politiques. En particulier, les mĂ©dias iraniens se montrent de plus en plus critiques face Ă  l’action politique du prĂ©sident. De plus, la tĂ©lĂ©vision nationale ne diffuse plus en intĂ©gralitĂ© les discours prĂ©sidentiels mais seulement des extraits. A titre d’illustration, l’Iranian News Network Channel (IRINN) n’a diffusĂ© qu’un extrait du discours prĂ©sidentiel du 25 juillet 2011. MĂȘme les journaux soutenant le gouvernement, tels qu’Iran et Vatan-e Emruz, n’ont pas traitĂ© des dĂ©clarations prĂ©sidentielles en premiĂšre page. Cette pression exercĂ©e par le haut sur l’ambitieux prĂ©sident s’explique d’abord par l’objectif du clergĂ© officiel qui est d’éviter une dĂ©rive idĂ©ologique ultranationaliste au sein des Ă©lites politiques ; avec, plus particuliĂšrement, la crainte du clergĂ© officiel de voir les partisans d’Ahmadinejad se poser en alternative Ă  l’islamisme khomeyniste.

Dans ces derniers discours, Ahmadinejad Ă©voque en prioritĂ© les thĂ©matiques de politique interne, et plus encore, le dĂ©fi de l’amĂ©lioration de la situation Ă©conomique du pays. La politique extĂ©rieure n’occupe qu’une place de deuxiĂšme ordre mĂȘme s’il affiche dĂ©sormais ouvertement sa conviction de la nĂ©cessitĂ© pour l’Iran de sortir de l’isolement :

It is impossible for a nation to build a wall around itself. It is impossible. We still remember the former Soviet Union. Could it safeguard itself? [No,] it collapsed. (
) We cannot close doors and say we have nothing to do with the rest of the world and let others rule the world the way they like it. It is not possible.


Cette prise de position confirme qu’Ahmadinejad souhaite une politique Ă©trangĂšre plus ouverte mais que ses opposants sur la scĂšne politique intĂ©rieure l’en empĂȘchent. Il estime Ă©galement que la prioritĂ© sur la scĂšne politique interne doit ĂȘtre donnĂ©e Ă  la rĂ©forme, qu’il comprend comme une nĂ©cessitĂ© Ă©conomique sans contenu politique. La question de l’organisation des prochaines Ă©lections lĂ©gislatives, qui se tiendront en 2012, reste l’une des prioritĂ©s des dirigeants iraniens. L’ayatollah Haeri-Shirazi a ainsi affirmĂ©: « Notre prĂ©occupation pour les Ă©lections du neuviĂšme parlement ne concerne pas seulement l’unitĂ© des fondamentalistes. L’une de nos inquiĂ©tudes principales est que la majoritĂ© de la population (au moins entre 50 et 60% de la population) participe Ă  ces Ă©lections ». Il s’est aussi prononcĂ© en faveur de la participation des rĂ©formateurs qui n’ont pas Ă©tĂ© condamnĂ©s par le systĂšme car il n’est pas possible, selon lui, « de priver des citoyens de leurs droits ». Cette volontĂ© d’une partie de l’élite politique de rĂ©intĂ©grer les rĂ©formateurs se heurte Ă  l’opposition des radicaux. Ils estiment que mĂȘme aprĂšs avoir fait repentance Ă  la suite de la tentative de sĂ©dition (Fitna) de 2009 [il s’agit du terme utilisĂ© pour nommer le mouvement vert par la propagande de la RĂ©publique islamique], leur responsabilitĂ© ne peut ĂȘtre absoute aussi rapidement.

Par ailleurs, ces querelles politiques touchent aussi l’organisation de la politique Ă©trangĂšre avec la tentative d’Ahmadinejad de mettre en avant ses propres rĂ©seaux en matiĂšre de politique Ă©trangĂšre. Ces services parallĂšles seraient en fait les Conseillers du prĂ©sident ou la vice-prĂ©sidence en charge des affaires internationales. Les pressions des opposants conservateurs au prĂ©sident se sont accrues ces derniers mois sur la personnalitĂ© controversĂ©e de Rahim-Mashai. Elles visent la confirmation de la mainmise du Guide sur le parlement et sa volontĂ© de faire comprendre Ă  Ahmadinejad que dans le systĂšme de la RĂ©publique islamique, l’autonomie du prĂ©sident est proportionnelle Ă  sa loyautĂ© vis-Ă -vis du Guide.

(b)    La dénonciation de la guerre douce (jang-e narm)

Cette dĂ©nonciation de la main de l’Occident s’inscrit Ă  la fois dans la continuitĂ© de l’hĂ©ritage idĂ©ologique khomeyniste qui faisait une part significative aux « complots de l’Occident » vis-Ă -vis du monde musulman et dans le cadre conceptuel des « rĂ©volutions colorĂ©es » qui ont touchĂ© l’ancien espace soviĂ©tique aprĂšs la fin de la guerre froide. L’importance qu’accordent les autoritĂ©s iraniennes Ă  ce combat se traduit par des dĂ©clarations incessantes des dirigeants iraniens sur le rĂŽle de l’Occident dans les tensions internes au pays, une tendance qui s’est renforcĂ©e depuis l’émergence du mouvement vert en juin 2009. A titre d’illustration, on peut citer les dĂ©clarations de l’ayatollah Hossein Mazaheri, profĂ©rĂ©es dans les sermons de la priĂšre de la fin du mois de ramadan Ă  Ispahan : « [les programmes diffusĂ©s par] satellite sont plus dangereux que la bombe atomique [
] l’ennemi mĂšne une guerre douce contre la RĂ©publique Islamique d’Iran via ces programmes ». (2)

Dans le cadre de la rĂ©sistance face Ă  la « guerre douce » occidentale, le 16 avril 2011, Ali Aghamohammadi, vice-ministre du premier vice-prĂ©sident de la RĂ©publique pour la supervision et la coordination des affaires Ă©conomiques, a annoncĂ© la prochaine mise en Ɠuvre, en Iran, du « premier rĂ©seau Internet Halal, Ă©purĂ© des sites immoraux » et « pouvant ĂȘtre Ă©tendu aux autres pays islamiques ». Ce lancement d’un Internet islamique traduit une volontĂ© d’irano-islamisation du web suivant ainsi le modĂšle initiĂ© par les autoritĂ©s russes de russification de l’internet. Ce modĂšle russe s’articule autour de la crĂ©ation d’un
« web souverain » (3) . Une autre similaritĂ© se trouve dans les cyber-attaques des sites ou des blogs des opposants. L’Iranian Cyber Army est particuliĂšrement active sur le web Ă  l’intĂ©rieur et Ă  l’extĂ©rieur des frontiĂšres iraniennes. Par ailleurs, si les deux pays partagent une volontĂ© d’affirmation culturelle, cette volontĂ© est plutĂŽt culturelle et religieuse dans le cas iranien, il convient de souligner que la censure est plus prĂ©gnante en Iran qu’en Russie. Dans le classement de Freedom House publiĂ© en avril 2011, l’Iran se classe en derniĂšre position des 37 pays Ă©valuĂ©s en fonction du degrĂ© de libertĂ© de l’internet . (4) Pour ce qui relĂšve du systĂšme de contrĂŽle, l’internet iranien se rapproche plutĂŽt du modĂšle chinois que de celui de Russie. TĂ©hĂ©ran est d’ailleurs en train de partager ce savoir-faire avec la Syrie afin d’aider son alliĂ© stratĂ©gique au Moyen-Orient Ă  endiguer la vague de contestation populaire Ă  laquelle l’Etat syrien est confrontĂ©. C’est donc sans surprise que les autoritĂ©s iraniennes ont accusĂ©, au lendemain du dĂ©clenchement de la rĂ©volte populaire en Syrie du printemps 2011, l’Occident de mener une « guerre douce » non seulement contre l’Iran mais aussi contre la Syrie en raison de leur positionnement anti-sioniste commun. Cette guerre douce occidentale s’accompagne, selon les autoritĂ©s iraniennes, d’une campagne psychologique et de sanctions visant l’asphyxie Ă©conomique du pays.

(c)    Les dĂ©fis Ă©conomiques de l’Iran

Le leitmotiv de la nouvelle annĂ©e iranienne, 1390 (mars 2011-2012), est le «djihad Ă©conomique ». (6) L’annĂ©e prĂ©cĂ©dente, 1389, avait Ă©tĂ© intitulĂ©e par le Guide, l’annĂ©e du « double effort et du double travail ». A Machhad, en mars 2011, le Guide a soulignĂ© les rĂ©sultats obtenus en particulier dans les domaines des sciences et du dĂ©veloppement Ă©conomique . Il a saluĂ© la rĂ©ussite du gouvernement dans la mise en Ɠuvre du plan de rĂ©formes des subventions ciblĂ©es en insistant sur le consensus national et le soutien populaire Ă  cette rĂ©forme :

As regards the problem of targeted subsidies, it is important for our dear nation to know that all economic experts, who have economic views similar to those of the incumbent government and those who have different views, all agree that targeted subsidies are necessary. It is a very basic and profitable plan. This was one of the demands the government was to satisfy. It is very difficult work. Entering this field needs hard work. Foundations were not ready, but, God be praised, it has been launched. Cooperation between the nation and government was indeed great. I mean the movement of people in the direction of targeted subsidies was a great move.

Il a par ailleurs mis l’accent sur le nĂ©cessaire « esprit de djihad » qui doit guider les Iraniens pendant la nouvelle annĂ©e ; cet esprit devrait permettre de renforcer le dĂ©veloppement Ă©conomique du pays. S’agissant des disputes politiques, il les a qualifiĂ©es d’ « insignifiantes » et il a Ă©mis le souhait que ces derniĂšres restent dans le domaine de la sphĂšre privĂ©e loin du regard de l’opinion publique. Il a enfin reconnu l’existence de « mĂ©contentement » au sein des Ă©lites politiques – ce qui traduit  une prise de conscience de la gravitĂ© des divisions internes au rĂ©gime par les plus hauts responsables de la RĂ©publique islamique. Il est donc apparu sur la dĂ©fensive dans son Ă©vocation des questions de politique intĂ©rieure insistant plus particuliĂšrement sur la nĂ©cessitĂ© de prĂ©server l’unitĂ© nationale. La prioritĂ© donnĂ©e par les autoritĂ©s Ă  la rĂ©forme Ă©conomique a par ailleurs Ă©tĂ© saluĂ©e par un rapport du Fonds MonĂ©taire International (FMI) ; ce dernier a Ă©tĂ© utilisĂ©, en Iran, par les partisans du prĂ©sident afin de dĂ©montrer l’amĂ©lioration de la situation Ă©conomique. Toutefois, ce rapport positif du FMI  ne masque pas les problĂšmes structurels de l’économie iranienne en particulier sa dĂ©pendance par rapport aux revenus du pĂ©trole. En 2011, le gouvernement iranien devrait, selon le FMI, accumuler 100 milliards de dollars de revenus pĂ©troliers. Ces revenus Ă©levĂ©s augurent donc d’une capacitĂ© du rĂ©gime Ă  renforcer sa base clientĂ©liste mĂȘme si le coĂ»t politique de la rĂ©forme des subventions apportĂ©es aux produits de premiĂšre nĂ©cessitĂ© et Ă  l’énergie reste Ă  Ă©valuer. Alors que la rĂ©forme entre dans sa sixiĂšme phase, le remplacement des subventions par un virement de 45,5 dollars reste Ă  l’ordre du jour pour les citoyens qui se sont inscrits auprĂšs des autoritĂ©s. Au-delĂ  des Ă©conomies de l’ordre de 60 milliards de dollars escomptĂ©es avec la rĂ©forme dite de dĂ©subventionnement, la premiĂšre consĂ©quence positive a Ă©tĂ© la chute de la consommation de gaz et de pĂ©trole en Iran. Cet aspect est soulignĂ© par l’économiste en charge de l’Iran au FMI, Dominique Guillaume, qui explique que cette rĂ©forme est « d’abord un moyen de rĂ©duire le gaspillage des ressources » . (7)

Le coĂ»t politique de la rĂ©forme Ă©conomique pour le gouvernement d’Ahmadinejad pourrait ĂȘtre Ă©levĂ© en raison de la conjoncture internationale. Les effets des rĂ©formes du prĂ©sident se conjuguent avec l’effet inflationniste des sanctions internationales ; ainsi, l’inflation atteint dĂ©sormais un taux de l’ordre de 20%. L’augmentation du prix du gaz a aussi conduit le prĂ©sident Ă  Ă©tablir une nouvelle grille de prix en fonction des saisons. Pendant les six « mois froids », les citoyens auront droit Ă  un prix infĂ©rieur.(8)  Ces mesures visent Ă  rĂ©duire l’augmentation brutale des factures de gaz qui avait provoquĂ© la colĂšre d’une partie significative des consommateurs en avril 2011. Certains sont allĂ©s jusqu’à laisser leurs factures devant les bureaux de la compagnie de gaz. D’autres citoyens ont choisi de les jeter Ă  l’intĂ©rieur du mausolĂ©e de l’Imam Khomeyni dans le Sud de TĂ©hĂ©ran ; la tradition chiite veut que les croyants dĂ©posent de l’argent pour honorer « l’imam » ; aussi, dĂ©poser sa facture de gaz constitue une insulte au fondateur de la RĂ©publique islamique dont l’une des promesses Ă©tait de subventionner les prix du gaz . (9)

A Khani Abad, un quartier pauvre de TĂ©hĂ©ran, de nombreux habitants ont arrĂȘtĂ© de payer leurs factures de gaz et d’électricitĂ© en raison des augmentations brutales. Un habitant a ainsi dĂ©clarĂ© : “We are not going to pay! How does the government expect us to pay a $220 electricity bill when our retirement salary is $880?” (10)  Ce refus de certains habitants n’a pas Ă©tĂ© remis en cause par la proposition des autoritĂ©s de mensualiser les factures qui sont actuellement bimensuelles. De plus, les reprĂ©sentants de l’industrie se plaignent que les 20 Ă  30% que l’Etat s’était engagĂ© Ă  reverser aux entreprises pour compenser les augmentations des tarifs de l’énergie ne l’ont Ă©tĂ© que trĂšs partiellement. Enfin, la presse iranienne se fait rĂ©guliĂšrement l’écho de manifestations d’ouvriers pour protester contre le non-paiement des salaires. Par exemple, Jomhouri eslami (27 juillet 2011) se fait l’écho du rassemblement des ouvriers de l’usine de textile de MazandĂ©ran devant le Gouvernorat GĂ©nĂ©ral de la province pour demander le paiement de leur salaire, impayĂ© depuis 13 mois.

S’agissant des sanctions internationales, dans une Ă©tude publiĂ©e par le think tank Carnegie, il apparaĂźt clairement que les Emirats Arabes Unis continuent de jouer un rĂŽle primordial en tant que poumon Ă©conomique et financier de la RĂ©publique islamique. Ainsi l’Iran reste le second marchĂ© pour les rĂ©exportations de DubaĂŻ en 2010 avec 8,581 milliards de dollars (16,96% du total) derriĂšre l’Inde (14,224 milliards de dollars soit 28,11% du total) . (11)

Par ailleurs, en Iran, les difficultĂ©s des investisseurs Ă©trangers sont liĂ©es Ă  l’instrumentalisation des accords commerciaux avec des entreprises Ă©trangĂšres dans les querelles politiques internes. Ces difficultĂ©s Ă©conomiques internes sont donc Ă  la fois la consĂ©quence des sanctions internationales et amĂ©ricaines mais aussi le rĂ©sultat de la mauvaise gestion Ă©conomique du pays par les Ă©lites politiques. Ces faiblesses Ă©conomiques sont depuis plus de trente-deux ans contrebalancĂ©es par la gestion clientĂ©liste de la rente pĂ©troliĂšre, qui demeure, jusqu’à prĂ©sent, le principal atout du rĂ©gime pour Ă©teindre les foyers de mĂ©contentements qui Ă©mergent au niveau local ou au sein d’une catĂ©gorie socio-professionnelle. Dans cet Iran oĂč s’exerce de nouveau l’ordre islamiste, les rĂ©voltes arabes ont Ă©tĂ©, sans surprise, intĂ©grĂ©es au logiciel idĂ©ologique du rĂ©gime.

(d)    L’Iran face Ă  la reconfiguration rĂ©gionale

La position officielle de TĂ©hĂ©ran face au printemps arabe est de faire entrer les contestations populaires aux rĂ©gimes autocratiques arabes dans un cadre d’analyse privilĂ©giant a priori l’hypothĂšse de l’imminence d’un grand soir islamiste au Moyen-Orient. Cet idĂ©al rĂ©volutionnaire en politique Ă©trangĂšre s’inscrit pleinement dans l’idĂ©ologie khomeyniste qui donne sa cohĂ©sion Ă  l’édifice institutionnel de la RĂ©publique islamique. Mais, au-delĂ  de cet horizon idĂ©ologique, la diplomatie khomeyniste a aussi sa dimension de realpolitik, en tĂ©moigne la prise de contact, Ă  la fin de l’étĂ© 2011, entre les diplomates iraniens et des opposants syriens. La vision idĂ©ologisĂ©e par la RĂ©publique islamique du printemps arabe est explicitĂ©e par l’Ayatollah Mahmoud Hachemi Shahroudi, un membre de l’AssemblĂ©e des Experts :

Concernant le rĂ©veil islamique, la RĂ©publique Islamique d’Iran n’a eu qu’un rĂŽle idĂ©ologique et stratĂ©gique dans la rĂ©gion africaine [
] La prĂ©sence de la Turquie a Ă©tĂ© plus importante, ce qui est en faveur de l’islam libĂ©ral, pas de l’islam rĂ©volutionnaire [
] Nous ne devons plus nous occuper des conflits internes ; nous avons des problĂšmes avec l’arrogance mondiale : Les Etats-Unis et l’Europe. Aujourd’hui, notre but est de rĂ©pandre l’islam dans le monde entier . (12)

Plus prosaĂŻquement, le printemps arabe constitue Ă  la fois une opportunitĂ© pour la RĂ©publique islamique (dĂ©tournement de l’attention internationale du programme nuclĂ©aire de TĂ©hĂ©ran) et une menace en raison de la reconfiguration rĂ©gionale qui fragilise son alliĂ© syrien. Enfin, l’Iran est redevenu l’accusĂ© principal des rĂ©gimes du golfe Persique qui voient la main de l’étranger dans les troubles internes que traversent les monarchies de la rĂ©gion. On assiste actuellement Ă  la constitution d’une sorte de Sainte Alliance sur le modĂšle de celle qui prĂ©valait dans l’Europe du XIXe siĂšcle. Cette Sainte Alliance entre les monarchies du Golfe se constitue autour de l’Arabie Saoudite. Son fondement idĂ©ologique rĂ©side dans son opposition Ă  la menace dĂ©mocratique transformĂ©e ici en menace iranienne. Ce sont les manifestations violentes aux frontiĂšres de l’Arabie saoudite, qu’il s’agisse du BahreĂŻn ou du YĂ©men qui ont poussĂ© les autoritĂ©s saoudiennes Ă  organiser la contre-rĂ©volution au niveau rĂ©gional. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la proposition du Conseil de CoopĂ©ration du Golfe d’intĂ©grer la Jordanie et le Maroc, qui ne sont pourtant pas des pays producteurs de pĂ©trole, dans leur alliance rĂ©gionale. Cette campagne idĂ©ologique saoudienne s’est accompagnĂ©e de la dĂ©nonciation sans relĂąche des interfĂ©rences iraniennes dans la pĂ©ninsule arabique comme si les mouvements de contestation populaire de rĂ©gimes autocratiques avaient Ă©tĂ© dĂ©clenchĂ©s par TĂ©hĂ©ran.

Selon la grille de lecture de la RĂ©publique islamique, la contre-rĂ©volution conduite par l’Arabie Saoudite au Moyen-Orient et soutenue par Washington, est une opportunitĂ© Ă  saisir pour renforcer le soft power du pays et dĂ©noncer le double standard occidental en matiĂšre de droits de l’homme et de dĂ©mocratie. Cette accusation de la propagande iranienne ne donne pas pour autant une consistance intellectuelle Ă  la thĂ©orie du « rĂ©veil islamique » promue par TĂ©hĂ©ran pour expliquer le printemps arabe. En effet, attĂ©nuer la portĂ©e de la rĂ©volte syrienne et soutenir la rĂ©volte au BahreĂŻn rĂ©vĂšlent Ă©galement l’existence d’un double standard iranien dans la rĂ©gion.

La rivalitĂ© accrue avec l’Arabie Saoudite a aussi pour consĂ©quence de compliquer la sortie de crise en Afghanistan. En effet, alors que le retrait des forces de l’OTAN est annoncĂ© pour 2014, la volontĂ© des Etats-Unis de maintenir six bases militaires permanentes sur le territoire afghan suscite la vive opposition de la Russie, de la Chine, de l’Inde, du Pakistan mais aussi et surtout de l’Iran qui perçoit cette prĂ©sence militaire potentielle comme une menace. Plus encore, l’accroissement des tensions entre TĂ©hĂ©ran et Ryad Ă  propos des rĂ©voltes arabes risque de provoquer un raidissement de la position saoudienne vis-Ă -vis de l’Afghanistan et du Pakistan. L’Arabie va probablement chercher Ă  conserver le bloc Afghanistan-Pakistan dans son camp afin de contrebalancer le soutien iranien aux soulĂšvements chiites dans son arriĂšre-cour, en particulier au BahreĂŻn .(13)

L’Etat thĂ©ocratique est parvenu Ă  contenir les mĂ©contentements populaires et les demandes de libertĂ© de la population en rĂ©ussissant Ă  segmenter les mĂ©contentements par catĂ©gories socio-professionnelles (les professeurs, les ouvriers ou encore les employĂ©s du transport) ou en limitant les mĂ©contentements Ă  une dimension ethnique (azĂ©ri ou baloutche par exemple) tout en empĂȘchant la rencontre entre les revendications des Ă©tudiants avec celles des travailleurs. La derniĂšre expression publique de mĂ©contentement autour de la question d’Orumiyeh Ă  la fin de l’étĂ© 2011 rĂ©unit des facteurs environnementalistes et ethniques azĂ©ris. D’une part, le dĂ©blocage de financement exceptionnel semble une nouvelle fois la ligne privilĂ©giĂ©e par les Ă©lites politique afin d’éteindre ce foyer de
crise. (14) D’autre part, si les autoritĂ©s iraniennes accusent les Etats-Unis de vouloir dĂ©stabiliser le pays par la pĂ©riphĂ©rie (en soutenant des groupes d’opposition azĂ©ris, kurdes ou baloutches), le pouvoir central a jusqu’à maintenant eu la capacitĂ© de maĂźtriser les dĂ©fis ethniques Ă  son autoritĂ©.

Plus largement, le printemps arabe a confirmĂ© ce que le printemps iranien de 2009 avait dĂ©jĂ  illustrĂ© : ce n’est pas l’activisme dĂ©mocratique de la politique Ă©trangĂšre amĂ©ricaine qui a permis l’émergence d’une contestation populaire des pouvoirs autoritaires mais plutĂŽt la fin des nĂ©oconservateurs et de leur politique d’imposition par la force de la dĂ©mocratie depuis l’extĂ©rieur qui a permis l’expression soudaine des mĂ©contentements, en Iran, en 2009, et dans les pays arabes Ă  partir de la fin de l’annĂ©e 2010. Cette prise de conscience par les Etats-Unis des limites inhĂ©rentes Ă  leur capacitĂ© d’imposer la dĂ©mocratie au Moyen-Orient n’a nĂ©anmoins pas permis de rĂ©tablir la position hĂ©gĂ©monique de Washington dans la rĂ©gion : les campagnes militaires d’Afghanistan, d’Irak et les interventions ciblĂ©es au Pakistan ont durablement entamĂ© le crĂ©dit dĂ©mocratique de l’AmĂ©rique. Paradoxalement, en Iran, c’est largement en raison de l’anti-amĂ©ricanisme des autoritĂ©s thĂ©ocratiques de TĂ©hĂ©ran que les Etats-Unis bĂ©nĂ©ficient d’une image moins nĂ©gative que dans le reste de la rĂ©gion. Cette dynamique s’explique surtout par l’impopularitĂ© des autoritĂ©s qui dĂ©noncent les Etats-Unis sans nuance dans le cadre d’une propagande d’Etat dont l’absence de crĂ©dibilitĂ© n’a d’égal que le degrĂ© de manipulation de l’information, qui s’est encore accru, depuis l’émergence spontanĂ©e des mĂ©contentements populaires aprĂšs les Ă©lections prĂ©sidentielles de juin 2009.

Si Ă  l’expression publique du mĂ©contentement et au dĂ©fi populaire Ă  l’ordre islamiste se sont substituĂ©es l’apathie et la crainte de la rĂ©pression au sein de la sociĂ©tĂ© iranienne, la RĂ©publique islamique ne pourra pas se soustraire Ă  une refonte idĂ©ologique – qui reste difficile sans envisager l’hypothĂšse d’un changement complet de nature du systĂšme politique de la RĂ©publique islamique. En effet, le logiciel idĂ©ologique des Ă©lites politiques au pouvoir Ă  TĂ©hĂ©ran s’éloigne de plus en plus des aspirations dĂ©mocratiques d’une partie croissante de la population. En conclusion, si le printemps arabe n’a pas vĂ©ritablement touchĂ© l’Iran, pour autant les Ă©lites politiques ne pourront pas indĂ©finiment perpĂ©tuer l’ordre islamiste instaurĂ© en 1979.

* M. Therme vient d’obtenir une thùse en relations internationales,
avec une spécialité en Histoire et politique internationales, de
l’Institut de hautes Ă©tudes internationales et du dĂ©veloppement
(IHEID) et une thĂšse en sociologie de l’EHESS avec les fĂ©licitations
du jury. Il est dĂ©sormais membre associĂ© au Centre d’analyse et
d’intervention sociologique (CADIS) de l’Ecole des hautes Ă©tudes en
sciences sociales (EHESS).
Un extrait de cet article est paru dans le Figaro du 26 septembre 2011

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1. « Il faut consoler les élites », Mellat Ma, 6 septembre 2011.
2. Arman, 3 septembre 2001.
3. Julien Nocetti, « “e-Kremlin”: pouvoir et internet en Russie », Russie NEI Vision, No. 59, IFRI, Avril 2011.  
4. “Freedom on the Net 2011. A global assessment of internet and global media”, Freedom House, 18 April 2011, http://www.freedomhouse.org/uploads/fotn/2011/FOTN2011.pdf (consultĂ© le 7 septembre 2011).
5. Voir le discours de Nowrouz du Guide Khamenei Ă  Machhad, le 21 mars 2011.
6. “Statement by IMF Article IV Mission to the Islamic Republic of Iran”, Press Release No. 11/228, 13 June 2011.  
7.  Jay Salomon, Farnaz Fassihi, “Iran Redistributes Wealth in Bid to Fight Sanctions”, The Wall Street Journal, 27 July 2011.
8.  “Director says Iran's state gas company will pay off 40m dollar debt to consumers”, Voice of the Islamic Republic of Iran, Tehran, in Persian, 26 July 2011.
9. Arash Aramesh, “Gas Price Surge Angers Iranians”, InsideIRAN, 18 April 2011.
10.  Déclaration citée par Jay Salomon, Farnaz Fassihi, op. cit.
11.  Karim Sadjadpour, “The Battle of Dubai: The United Arab Emirates and the U.S.-Iran Cold War”, The Carnegie Papers, July 2011, p. 13.
12. Déclarations citées par Sharq, 25 août 2011.
13.  Ahmed Rashid, “How US intends to end war with Taliban”, Financial Times, 18 April 2011.
14. Pour plus de dĂ©tails : “Iran allocates about 900m dollars to prevent drying up of Orumiyeh Lake”, Vision of the Islamic Republic of Iran, Network 2, Tehran, in Persian, 4 September 2011. Access via BBC Monitoring.
Last Updated on Thursday, 06 October 2011 15:00
 
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