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Sept mois d’émeutes à Belfast: la paix est-elle menacée en Irlande du Nord? Print E-mail
 

 

Geneviève Delessert
Historienne et enseignante, Lausanne

 

Papiers d'actualité/ Current Affairs in Perspective
Fondation Pierre du Bois
No 2, Février 2013

 

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Depuis le 11 juillet 2012, pas une semaine sans qu’il n’y ait des émeutes à Belfast, pour des motifs divers. Jusqu’au 12 juillet, c’était à cause de la décision de la Commission des Parades [1] d'interdire aux bands qui rentraient de la grande parade orangiste [2] vers leur quartier de marcher au pas en jouant de la musique. A partir du 12 au soir, il s’agissait de défendre la liberté de parcours, la liberté de jouer de la musique et de protester contre l’intervention des forces de police. Ce jour-là, en effet, une clique a tourné autour de l’église St Patrick, au bas de Crumlin Road, en chantant No surrender [3] et en insultant le curé qui se tenait sur le porche. Les résidents catholiques [4] ont protesté et la police (PSNI) [5] est intervenue pour empêcher les deux communautés de s’affronter et faire appliquer la décision de la Commission. Bilan : 20 policiers blessés et 7 arrestations. Ces manifestations se sont répétées tout au long des mois de juillet et août. En septembre, il s’agissait toujours de protester contre les décisions de la Commission des Parades, en particulier celles prises à propos du parcours de la grande manifestation du 28 septembre en commémoration du centenaire de la signature de l‘Ulster Covenant en 1912. [6] Contre toute attente, cette parade qui a réuni 30 000 personnes, s’est déroulée dans le calme. Mais les émeutes ont repris sporadiquement. Jusqu’au 26 novembre, lorsque la municipalité de Belfast, à majorité nationaliste, a décidé que l’Union Jack ne flotterait plus que 17 jours par an au fronton de la mairie. Dès ce moment, l‘agressivité des manifestants a encore augmenté : 70 policiers blessés et une centaine d’arrestations en six semaines d’émeutes. Et, chaque soir, un ou deux hélicoptères restent en vol stationnaire dans le ciel de Belfast.

Il faut d’abord souligner la violence de ces manifestations qui n’ont rien d’une marche pacifiste. Les policiers sont la cible de jets de pierre, de cocktails molotov, de barres de fer. Après trente années de Troubles et leur cortège d’attentats et d’assassinats, même si la situation s’est calmée depuis le Good Friday Agreement du 10 avril 1998 [7] la société nord irlandaise reste sous tension. Pourquoi ? [8]

La mémoire irlandaise semble sans faille, nationalistes et loyalistes se souviennent de tous les drames qui, au cours des siècles, ont émaillé leurs difficiles relations : les protestants, de la Révolte des catholiques irlandais du 22 octobre 1641, quand 8000 colons anglais ont été massacrés. La révolte dure jusqu’en 1649. Les catholiques, de la reconquête sanglante de l’Irlande par Cromwell qui combat les soldats et massacre les populations de Drogheda, Wexford, Clonmel, Limerick, Waterford, Galway, qu’elles se rendent ou pas, jusqu’en 1652. Les protestants célèbrent chaque année la victoire de Guillaume d’Orange à la Bataille de la Boyne, le 1er juillet 1690. Les catholiques commémorent le triste souvenir de Bloody Sunday (30 janvier 1972, à Derry) [9] et les protestants se souviennent avec amertume de Bloody Friday (21 juillet 1972, à Belfast) [10] )qui lui a répondu. L’autre apparaît encore et toujours comme une menace potentielle.

 

Des privilèges à perdre

 Sans trop entrer dans les détails, rappelons que la population protestante descend soit des colons anglais (English Ascendancy) soit des immigrants écossais et que la Couronne britannique a mené une authentique politique coloniale en Irlande, notamment sur le plan économique. La Grande Famine, qui sévit de 1845 à 1851, en est la figure emblématique puisque les exportations des landlords anglais ont perduré pendant que les Irlandais mouraient de faim à cause du mildiou qui avait détruit les cultures de pommes de terre, la nourriture presque exclusive des paysans. Il y eut un million de morts et deux millions d’Irlandais quittèrent le pays. Le 6 décembre 1921, l’Irlande devient un dominion (Etat autonome au sein de l’Empire britannique) mais amputée de six comtés du nord-est dont la population est majoritairement protestante et le développement industriel beaucoup plus avancé que dans le reste du pays, essentiellement rural. Tout au long du 19ème siècle, les patrons des grandes entreprises d’Irlande du Nord (chantiers navals, filatures de lin, aciéries, menuiseries, fabriques de machines, de cordages, de whisky, de tabac) ont discrédité le mouvement ouvrier en jouant sur la rivalité entre les deux communautés religieuses et en privilégiant les ouvriers protestants, à condition qu’ils se tiennent tranquilles. C’est l’Ordre d’Orange qui est l’agent de cette politique. Il y avait seulement 10% de catholiques parmi les ouvriers qui ont construit le Titanic de 1909 à 1912et c’étaient eux que l’on licenciait en premier. (...) la classe ouvrière était unie sur un certain nombre de revendications économiques, mais restait divisée sur les questions politiques. Quand les ouvriers du Sud cherchaient à faire appuyer leurs revendications, ils se tournaient instinctivement vers les partis nationalistes. Quand les ouvriers du Nord recherchaient le même appui, ils se tournaient spontanément vers le Parti Travailliste de Grande-Bretagne.

La classe ouvrière, en tant que telle, est réduite à la division, donc à l’inaction, à la traine des bourgeoisies nationalistes au Sud, unionistes au Nord [11]. Il n’y a pas de solidarité ouvrière.

La société nord irlandaise connaît une double hiérarchie, c’est une société de classes (comme ailleurs en Europe) doublée d’une ségrégation religieuse. On n’est pas loin de la ségrégation raciale américaine, les nationalistes se qualifiaient eux-mêmes de red nigger, puisque la loi électorale est discriminatoire à l’égard des catholiques. D’où le slogan One man, one vote des années 70. Le gouvernement britannique a longtemps travaillé au maintien de cette situation, particulièrement sous le gouvernement de Margaret Thatcher (1979-1990) dont la politique visait essentiellement à mater les nationalistes par la force.

La Grande-Bretagne change de politique

 Dans les années 90, le Premier ministre travailliste, Tony Blair (1997-2007), décide alors de régler la question irlandaise qui grève le budget britannique et embrouille considérablement le débat politique. Naturellement ce changement a été dû à la pression des éléments suivants : a) la population des six comtés est devenue à majorité nationaliste, b) elle a commencé à entrer dans la vie politique institutionnelle, c) elle a montré sa force de représentativité politique (Sinn Fein, SDLP (Social Democratic and Labour Party), d) l’effort financier du maintien des troupes, de l’establishment pro-unioniste (services secrets, administrateurs, etc.) et des subsides en Irlande du Nord est devenu trop onéreux pour la Grande-Bretagne, et, finalement, e) la stabilité nécessaire à la relance économique de la région est devenue une priorité, à l’intérieur d’un marché économique beaucoup plus européen. [12].

On parvient donc aux accords du 10 avril 1998 (Good Friday Agreement ou Accords de Belfast) avec la protection des Etats-Unis et du président Bill Clinton. Le processus de paix semble en bonne voie, même s’il suppose d’importantes concessions de la part des loyalistes qui doivent renoncer à leurs anciens privilèges et qui font l’expérience de la précarité économique, celle-là même dans laquelle les catholiques ont été maintenus pendant des décennies. Mais tout ne va pas si mal, jusqu’à la crise économique de 2007. Ni la Grande-Bretagne, ni l’Europe, ni les Etats-Unis n’ont alors les moyens de continuer à soutenir l’Irlande du Nord et la crise s’installe comme dans le reste de l’Occident.

Une trahison ?

Les protestants ont alors le sentiment d’avoir été trahis, par le gouvernement anglais et par leurs élites politiques, et qu’ils sont les seuls à faire des concessions après les accords du printemps 1998. Ainsi, la discrimination à l’embauche est illégale, même s’il est très facile de contourner cette interdiction : si jamais votre patronyme ne trahit pas clairement votre religion, le nom de votre école primaire s’en chargera. Les loyalistes sont certains qu’on va leur imposer la réunification, et donc un Etat républicain, qu’ils vont devoir renoncer à leur identité (la religion protestante, l’anglais, l’Ordre d’Orange, l’Union Jack, le football, la cornemuse, etc.) pour se plier à l’identité irlandaise (la religion catholique, le gaélique, le drapeau vert, blanc, orange de l’Eire, le hurling, la harpe celtique, etc.). Or, si les policiers de la PSIN doivent désormais apprendre le gaélique,  le principal parti nationaliste en Irlande du Nord, le Sinn Fein, ne revendique plus le rattachement à l’Eire et les articles 2 et 3 de la constitution de la République d’Irlande ont été modifiés par les accords de 1998 et n’affirment plus que l’Irlande du Nord fait partie intégrante du territoire de l’Eire. Pourquoi les unionistes ne se sont-ils pas aperçu que, sur le plan politique, ils avaient gagné?

 Une société fragilisée

Le Good Friday Agreement a eu des effets paradoxaux : une hausse sensible de la criminalité et du taux de suicides (200 pour les 9 premiers mois de 2012) [13]. La communauté, fracturée, ne protège plus autant, le tissu social se relâche. On va moins à la messe, on suit moins le culte. Le discours politique ne fait plus recette, les leaders de l’IRA [14] et de l’UVF [15] vieillissent, leurs analyses ne correspondent plus à la situation contemporaine. Comme les accords promettent des améliorations à la population dont elle affirme défendre les intérêts, l’IRA ne peut donc que l’encourager à en profiter. Il n’en va pas de même pour UVF qui tient à en souligner les effets négatifs, d’où une violence de type no future des jeunes chômeurs, encouragée par des leaders aigris par leur échec, symbolisé par les accords de paix [16].

Le gouvernement anglais et Wall Street auraient payé la paix. Par le biais de toute sorte d’associations et institutions, UVF et IRA ont reçu de l’argent pour que leurs membres se tiennent tranquilles. Cela a coûté cher, 1,5 milliard £ dit-on, et cela n’a guère favorisé le développement économique. Au contraire, cela semble avoir induit ou développé des comportements mafieux. Les groupes paramilitaires n’avaient d’ailleurs pas attendu la paix pour user de méthodes illégales pour renflouer leurs caisses. Tous ont fait payer la dîme aux populations, sans parler d’activités plus lucratives et franchement criminelles. Dans les quartiers populaires et communautaires, les guetteurs se tiennent ostensiblement aux carrefours importants et ressemblent à s’y méprendre aux émeutiers qui affrontent régulièrement la police.

Les violences de ces sept derniers mois sont le fait de jeunes chômeurs encagoulés comme on en voit dans toutes les banlieues en difficulté économique. Street disorder linked to loyalist flag protests is “thuggish rioting” that puts police officers lives at risk, affirme un juge de la Haute Cour [17], mais UVF et UDA [18] ont leur part de responsabilité dans ce qui se passe. Le chant du cygne de leurs dirigeants ? Depuis que les violences ont repris, les dirigeants unionistes sont régulièrement convoqués à Stormont, le siège du gouvernement. Sans résultat.

Des changements difficiles à assimiler

Mais si les deux communautés se fracturent, en particulier chez les protestants, fracture qui pousse certains à la violence, comme une espèce de fuite en avant, une façon de compromettre l’ensemble pour l’obliger à retrouver une cohésion, c’est peut-être la pré condition à une reconnaissance par les deux communautés de ce qui unit plutôt que de ce qui divise. Ainsi, les ouvriers protestants seront amenés à remarquer qu’ils ont plus de points communs avec les ouvriers catholiques qu’avec les bourgeois protestants ou le gouvernement britannique. La même question se pose aux ouvriers catholiques. Les frictions entre les deux communautés ne disparaîtront qu’en partant du bas de l’échelle sociale.

Le monde économique a des réactions contrastées et semble ne pas se laisser influencer négativement par les événements. The unrest on the streets of Northern Ireland over the past few weeks has been noted by overseas investors with bases here, but so far doesn't appear to be impacting business plans.

Last week, Nigel Smyth, director of the Confederation of British Industry Northern Ireland, said disruptive street protests and violence have cost Belfast businesses £15m and are damaging tourism and investment.

While restaurants, bars, cafes and some other retailers have been left counting the cost of disruption, a spokeswoman for Invest NI said all meetings with potential investors have gone ahead, with just a "small number" raising concerns about the current unrest.(...)

"It is on people's radar and some are worried it might get worse, but on a day-to-day level for investors it is making no difference." [19]"

 Des raisons d’espérer

Les émeutiers loyalistes affrontent la police et non les nationalistes. Un progrès relatif, puisque c’est la détermination de la PSIN qui les en empêche. Les républicains ont l’habitude de dire que la seule différence entre la PSIN et la RUC, c’est que les blindés gris de celle-ci ont été peints en blanc. Il y a là plus qu’un brin de mauvaise foi. La RUC n’aurait sans doute pas agi aussi clairement et on voit bien, en l’occurrence, que le gouvernement nord-irlandais, soutenu par ceux de Grande-Bretagne et d’Eire, prend ses responsabilités et cherche à poursuivre dans la voie de la paix. Au nouveau « Forum unioniste », créé pour trouver une solution à la crise actuelle, d’avoir le courage de reconnaître que l’unionisme a gagné. Il pourra alors formuler une nouvelle vision de l’unionisme, une vision qui se débarrassera de l’idéologie intransigeante et fera place au citoyen hybride, à la fois irlandais, britannique et unioniste [20].

Déjà, une partie de la population protestante d’Irlande du Nord estime que l’Ordre d’Orange, l’UVF et l’UDA mènent un combat d’arrière-garde et qu’il est beaucoup plus important de retrouver une dynamique économique. Pour cela, il faut développer des idées novatrices, comme leurs ancêtres ont si bien su le faire. Ceux-là ne sont pas peu fiers des 650 000 visiteurs qui ont apprécié l’exceptionnelle inventivité du Musée du Titanic depuis son ouverture le 31 mars 2012.

Enfin, il y a maintenant des crimes racistes à Belfast. Rien de réjouissant à cela. Mais cela montre que la société nord irlandaise s’ouvre à d’autres populations, qu’elle ressemble aux autres sociétés occidentales et que la polarisation nécessaire à toute guerre civile est de moins en moins possible.

 

 

Lectures complémentaires :

The long road to peace in Northern Ireland, edited by Marianne Elliott, Liverpool, 2002 et 2007.
En particulier :
ARTHUR Paul, « Conflict, Memory and Reconciliation », op.cit.pp.147-156.
ELIOTT Marianne, « Religion and Identity in Northern Ireland », op.cit.pp.175-191.
BEAN Kevin, « Defining Republicanism : Shifting Discourses of New Nationalism and Post-republicanism », op.cit.pp.133-146.

 

 

 

 


[1] Entre avril et septembre, il y a environ 3 000 défilés communautaires en Irlande du Nord, dont 300 sont catholiques, les autres protestants. De 50 à plus de 10 000 personnes y participent.

[2] L’Ordre d’Orange, fondé en 1795, est à l’origine une organisation secrète chargée de défendre la communauté protestante. Son héros est Guillaume III d’Orange qui défendit la cause protestante contre le roi d’Angleterre Jacques II. Voir : http://conflits.revues.org/1657?lang=es.

[3] Hymne loyaliste

[4] Par commodité, j’utiliserai indifféremment protestants, unionistes et loyalistes d’un côté et catholiques, nationalistes et républicains de l’autre.

[5] Police Service of Northern Ireland (PSIN) qui a succédé à la Royal Ulster Constabulary (RUC) trop sectaire.

[6] Serment de fidélité à la Couronne britannique signé par 500 000 protestants d’Ulster.

[7] Accords de paix signés par la Grande-Bretagne, l’Eire et les représentants des principaux partis d’Irlande du Nord, notamment sur le désarmement des organisations paramilitaires : UVF : 27 juin 2009 ; IRA : 2005.

[8] En matière de violence, l’Irlande du Nord se classe juste derrière le Liban et si l’on garde les mêmes proportions, nombre de morts/population, la Grande-Bretagne aurait eu 100 000 morts et les USA 500 000, soit 5 fois le nombre de morts de la Guerre du Vietnam. In ARTHUR Paul, « Conflict, Memory and Reconciliation » in The long road to peace in Northern Ireland, edited by Marianne Elliott. p.149.

[9] Un régiment de parachutistes dispersent une marche pacifiste qui réclame une réforme de la législation électorale : 14 morts dont 7 adolescents. Ce n’est que le 15 juin 2010 que le gouvernement britannique, par la voix de son Premier ministre, David Cameron, a présenté ses excuses, entérinant ainsi les conclusions de la Commission qui a enquêté pendant 10 ans.

[10] Réplique de l’IRA au Bloody Sunday : 22 bombes, 9 morts et 130 blessés.

[11]RESTA Esther, Guerre de religion et terrorisme en Irlande du Nord, mensonges et manipulation. Paris 2001. p.239

[12]RESTA Esther, Guerre de religion et terrorisme en Irlande du Nord, mensonges et manipulation. Paris 2001. p.249

[13]Belfast Telegraph, 17 January 2013.

[14] IRA : Irish Republican Army. Dissidences : PIRA : Provisional Irish Republican Army ; RIRA : Real Irish Republican Army qui cherche à rester active.

[15] UVF : Ulster Volunteer Force, organisation paramilitaire loyaliste.

[16] UVF est le bras paramilitaire de l’Ordre d’Orange. Il suffit de rappeler la fin du serment d’allégeance des membres de l’Ordre pour comprendre d’où provient le sentiment de trahison : I will bear true allegiance to His majesty the King George the Third, his Heirs and Successors, so long as he or they support the Protestant Ascendancy. In NICOLLE-BLAYA Anne, L’Ordre d’Orange en Ulster, p. 121. Paris, 2009

[17]Belfast Telegraph, 14 December 2012.

[18] UDA : Ulster Defence Association, organisation paramilitaire loyaliste, dissidente de la précédente et plus radicale.

[19] Belfast Telegraph, 17 January 2013.

[20] IRVINE Richard, « Le jeu idiot – et dangereux – des unionistes », in Courrier international in n° 1159, 17 au 23 janvier 2013.

 

Last Updated on Saturday, 20 April 2013 15:29
 
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